Dr Andreï Mihaylov

Docteur en sécurité nationale et enseignant associé à l’Université Nouvelle de Bulgarie (NBU


L’Union européenne (UE) a entamé un nouveau cycle politique marqué par un engagement en faveur du renforcement de la préparation en matière de défense, du contrôle accru des frontières extérieures et de l’adoption de positions plus fermes en matière de migration, afin de garantir une Europe plus sûre.
L’accent particulier mis sur la défense et la résilience témoigne d’un changement fondamental dans l’agenda de l’UE vers une autonomie stratégique et une volonté d’acquérir un poids géopolitique plus important. Traditionnellement associée presque exclusivement à l’exercice du « soft power », l’UE prend de plus en plus conscience de la nécessité d’agir comme un acteur puissant dans la résolution des questions de sécurité. Cette évolution est la conséquence directe de la guerre en Ukraine, qui a intensifié la pression sur l’unité européenne et les budgets de défense. L’incertitude entourant les garanties de sécurité externes — notamment la question de savoir si les États-Unis restent sincèrement engagés dans la sécurité de l’Europe — pousse davantage l’UE à développer ses propres capacités.

Cela impose une intégration plus profonde dans la politique de défense, pouvant mener à des achats conjoints, à des activités de recherche et développement, et même à de véritables capacités opérationnelles allant au-delà de la simple coordination. Une telle réorientation stratégique a des conséquences directes sur l’engagement de l’UE dans ses régions voisines, y compris le Caucase du Sud, l’UE cherchant à projeter plus activement stabilité, sécurité et influence.

L’Union reconnaît deux éléments essentiels : sa sécurité commence véritablement « à l’extérieur », c’est-à-dire au-delà des frontières des États membres, et la projection de la puissance et de l’influence doit être bien plus active. Parallèlement, elle est confrontée à des contradictions internes et externes ainsi qu’à des contraintes budgétaires qui entravent — ou du moins retardent — la mise en œuvre de ces deux éléments de sa politique extérieure.
La complexité de l’élargissement, illustrée par la réorientation complète de la Géorgie, aggrave les divergences internes quant à la question centrale : faut-il « investir » dans l’influence ou même dans l’élargissement vers le Caucase du Sud ?
L’interaction entre difficultés économiques, pressions fiscales et nécessité d’augmenter les dépenses de défense laisse présager une crise imminente dans l’allocation des ressources de l’UE et encore davantage de désaccords concernant sa politique envers les États candidats ou aspirants, dont l’Arménie.

Avec des ressources financières limitées, des dépenses croissantes en matière de défense et un soutien continu à l’Ukraine, l’UE pourrait devoir réduire le financement d’autres priorités, notamment le développement de régions comme le Caucase du Sud. Cela crée un risque d’érosion du « soft power » européen et de découragement chez les partenaires si l’aide au développement diminue.

Les hypothèses ci-dessus dessinent à première vue une situation politique et économique insoluble. Pourtant, celle-ci suggère également un besoin accru de mécanismes innovants — de nouvelles solutions — pour préserver l’autorité et l’influence de l’UE dans le Caucase du Sud.

Défis façonnant la politique étrangère de l’UE – un monde en mutation constante et marqué par des risques sécuritaires

La politique étrangère de l’UE est façonnée de manière dynamique par un monde en constante évolution, caractérisé par des défis extérieurs significatifs. La guerre en Ukraine, dans sa quatrième année, continue d’exercer une pression énorme sur l’unité européenne et les budgets de défense. En dehors de l’Ukraine, les conflits au Moyen-Orient — comme la guerre à Gaza (actuellement en cessez-le-feu mais loin d’être résolue, laissant présager une instabilité durable) — ainsi que l’affrontement aigu entre Israël et l’Iran dominent également l’agenda européen.
Les relations transatlantiques sont elles-mêmes marquées par l’incertitude quant au futur soutien américain à l’Ukraine, renforçant la pression sur l’Europe pour qu’elle accroisse ses propres capacités de défense.

L’UE reconnaît que sa sécurité commence réellement au-delà de ses frontières et semble déterminée à assumer davantage de responsabilités pour sa propre sécurité et à accroître sa capacité d’action autonome dans un contexte d’instabilité mondiale — du moins au niveau des déclarations politiques. Les actions concrètes restent à observer.

Cette analyse expose les risques, sans pour autant permettre un optimisme profond.

L’accent accru sur l’action autonome et la prise de responsabilité reflète une maturation stratégique de la politique étrangère de l’UE. Ce changement répond directement à l’instabilité mondiale croissante et à la prise de conscience que les alliances traditionnelles ne garantissent pas toujours la sécurité. Il implique une politique étrangère plus stable, plus pragmatique et (malheureusement) potentiellement moins axée sur les valeurs dans certains contextes où les intérêts géopolitiques peuvent primer sur les considérations normatives. Cela pourrait toutefois mener à des compromis difficiles pour lesquels l’UE n’est pas forcément préparée.

Intérêts stratégiques de l’UE dans le Caucase du Sud

L’engagement de l’UE dans le Caucase du Sud est de plus en plus dicté par son impératif stratégique de promouvoir la stabilité, d’améliorer la connectivité et de diversifier les approvisionnements énergétiques dans une région essentielle pour ses intérêts sécuritaires et économiques.

La nouvelle stratégie de l’UE pour une région de la mer Noire stable et sûre, adoptée en mai 2025, constitue la pierre angulaire de cette approche. Elle reconnaît explicitement la mer Noire comme une porte d’entrée clé reliant l’Europe au Caucase du Sud, à l’Asie centrale et à la Méditerranée, soulignant son importance pour le commerce international, la sécurité alimentaire et la stabilité géopolitique et énergétique.

La coopération dans ce cadre repose sur trois piliers :

  1. renforcer la sécurité, la stabilité et la résilience ;
  2. promouvoir une croissance durable et la prospérité ;
  3. encourager la protection de l’environnement, la résilience face au changement climatique et la protection civile.

La vision de l’UE consiste à exploiter le potentiel du Caucase du Sud en tant que corridor reliant l’Europe à l’Asie centrale, stimulant ainsi la croissance économique, la compétitivité et surtout la diversification énergétique — loin des sources traditionnelles. Derrière le langage diplomatique de la stratégie, on lit une volonté politique claire de projeter l’influence européenne.

Outre les intérêts économiques et infrastructurels, l’engagement stratégique de l’UE découle d’une ambition plus large consistant à contrer les influences extérieures et à aider les États de la région à prendre davantage de responsabilités face à leurs défis.

Renforcement des relations UE–Arménie – L’Accord de partenariat global et renforcé (CEPA)

L’Accord de partenariat global et renforcé (CEPA), signé en 2017 et entré en vigueur en 2021, constitue la pierre angulaire des relations bilatérales. Il élève le partenariat à un nouveau niveau en encadrant la coopération politique et économique et en alignant progressivement la législation arménienne sur l’acquis communautaire.
Il couvre un dialogue politique renforcé et une coopération dans de nombreux domaines : justice, droits de l’homme, transport, énergie, lutte contre le terrorisme, lutte contre le blanchiment d’argent et la corruption.

L’un des premiers défis concerne toutefois les négociations toujours en cours sur l’exemption de visa pour les citoyens arméniens souhaitant se rendre dans l’espace Schengen.

L’Arménie a démontré une volonté politique marquée ces derniers mois : au printemps 2025, son parlement a adopté une loi lançant officiellement le processus d’adhésion à l’UE. Le Premier ministre Nikol Pachinian a déclaré son intention de déposer une candidature — ce qui n’a pas encore été fait. Cette loi répond à la résolution du Parlement européen de mars 2024 confirmant que l’Arménie remplit les critères de l’article 49 du traité de Maastricht, reconnaissant le CEPA comme feuille de route vers une intégration plus approfondie, des réformes et une possible intégration sectorielle avec le marché européen.

L’ambition arménienne de passer du « partenariat » à « l’intégration » représente un défi pour l’équilibre régional — en termes diplomatiques : un « gant jeté » à la Russie.

Le CEPA a été conçu comme un accord global, mais sans composante de libre-échange en raison de l’adhésion de l’Arménie à l’Union économique eurasiatique (UEEA). L’aspiration affichée à l’adhésion à l’UE contredit directement cette appartenance. Cela crée un dilemme stratégique pour l’Arménie et pour l’UE : comment faciliter une intégration plus profonde sans provoquer une réaction négative de Moscou ni déstabiliser l’économie arménienne, très dépendante de la Russie ?
La réponse de l’UE sera déterminante pour la crédibilité de sa politique — elle doit être concrète et soutenue par des engagements d’investissement.

Le vecteur européen de l’Arménie – perspectives et défis

Le rapprochement de l’Arménie avec l’UE découle de son intérêt stratégique pour la consolidation et la diversification de sa sécurité, s’éloignant de ses alliances traditionnelles (en particulier la Russie et l’OTSC), et de son désir de renforcer son développement économique. Cet intérêt est devenu particulièrement évident après la guerre du Haut-Karabakh de 2020, qui a révélé une perte de confiance en la Russie comme garant de sécurité.

L’UE a progressivement accru son engagement, notamment via la mission civile de surveillance EUMA. L’opinion publique arménienne est généralement favorable à l’UE : un sondage de mars 2024 indique que 61 % des citoyens ont une opinion positive de l’Union.

Néanmoins, le chemin vers une intégration plus profonde est semé d’obstacles majeurs.

La politique européenne doit trouver un équilibre délicat entre valeurs démocratiques et réalités géopolitiques, dans un contexte de fortes tensions régionales. Le partenariat énergétique et économique de l’UE avec l’Azerbaïdjan, surtout dans le domaine du gaz et des corridors de transport, limite les possibilités de soutien politique à l’Arménie et l’implication européenne dans les questions de défense.

Les difficultés économiques ne sont pas moindres. L’économie arménienne reste structurellement liée à l’UEEA par le commerce, la migration de travail et l’énergie. Le commerce avec la Russie a fortement augmenté depuis 2021, faisant de Moscou le premier partenaire commercial de l’Arménie (35–40 %), tandis que le commerce avec l’UE a chuté à environ 7 %. La Russie contrôle des secteurs clefs comme la distribution du gaz, l’approvisionnement en combustible nucléaire de la centrale de Metsamor ou encore le réseau électrique — des leviers puissants d’influence politique.

Compte tenu des risques, l’Arménie est peu susceptible de quitter l’UEEA à court terme.

Sa géographie enclavée et sa dépendance vis-à-vis de la Géorgie (et potentiellement de l’Azerbaïdjan et de l’Iran) pour le transit limitent son accès physique au marché européen. L’Arménie est un exemple frappant de pays dont la géographie détermine profondément la politique.

Bien que globalement favorable, l’opinion publique attend aussi des avantages concrets. La libéralisation des visas est probablement l’objectif le plus désiré — sa réalisation renforcerait la confiance dans le vecteur européen et consoliderait politiquement le gouvernement Pachinian.

Relations avec la Géorgie

Comme indiqué plus haut, l’Arménie est « enfermée » géographiquement, et la suspension des négociations d’adhésion de la Géorgie réduit encore son champ de manœuvre stratégique. La Géorgie étant la porte d’entrée de l’Arménie vers l’Europe, sa trajectoire géopolitique influence directement le futur européen de l’Arménie.

Un duo « Géorgie–Arménie » semble se dessiner, mais les différences d’orientation politique entre les deux gouvernements pourraient rompre cette dynamique et transformer l’Arménie en terrain d’affrontements régionaux et internationaux — l’un des risques majeurs pour le gouvernement actuel.

Renforcement du partenariat UE–Arménie – soutenir le chemin européen de l’Arménie

Pour que l’Arménie pivote véritablement vers l’UE, Bruxelles doit proposer une alternative économique fiable et tangible, capable de compenser les risques liés à une distanciation de la Russie.
L’UE doit fournir des subventions substantielles, des garanties d’investissement et une assistance technique pour faciliter la transition hors de l’UEEA.
Une première étape essentielle serait un soutien majeur au secteur énergétique arménien — modernisation du réseau électrique et des capacités de production — afin de réduire la dépendance à la Russie.
Ce serait un geste géopolitique avant d’être technique.

L’intégration à long terme dépend également de la réouverture de la frontière entre l’Arménie et la Turquie. L’UE devrait jouer un rôle plus actif dans la normalisation bilatérale ; sans au moins un poste frontalier ouvert, une intégration profonde avec l’UE est impossible.

Les trois principaux défis pour l’Arménie sont :

  1. les difficultés à obtenir une libéralisation des visas ;
  2. la dépendance économique vis-à-vis de la Russie ;
  3. l’absence de relations diplomatiques avec la Turquie.

Mais les opportunités sont également importantes : la seule obtention du régime sans visa pourrait donner un élan significatif à l’intégration.

Perspectives et risques

Entre 2022 et 2025, la politique étrangère arménienne a subi une transformation profonde : de la confiance quasi absolue en la Russie comme garant de sécurité à une recherche active de nouveaux partenaires (États-Unis, UE, France).
Cette dynamique a culminé en 2025 avec la déclaration arméno-azerbaïdjanaise, négociée particulièrement activement par les États-Unis, prévoyant l’ouverture d’un corridor de transit reliant les territoires azéris à travers l’Arménie (le corridor du Zanguezour, rebaptisé TRIPP – Trump Route for International Peace and Prosperity).
Cela place l’Arménie dans une nouvelle position mais l’expose également à des risques internes : une partie de la société juge l’accord comme une concession excessive. L’accroissement de l’influence américaine entraînera presque certainement des efforts de la Russie et de l’Iran pour la réduire — notamment via des tentatives de changement politique interne. Le Premier ministre Pachinian pourrait payer un prix élevé pour ses choix diplomatiques.

Où se situe l’UE dans ce jeu géopolitique complexe ?
Depuis août 2025, un nouvel élément apparaît : une compétition croissante entre les États-Unis et l’UE dans le Caucase.
Les États-Unis proposent à l’Arménie un paquet rapide, pragmatique et politique, incluant médiation et investissements potentiels ; tandis que l’UE met en avant connectivité et programmes d’investissement à long terme via des cadres normatifs — ce qui ne suffit pas aux yeux de l’Arménie.
Celle-ci, à en juger par les actions de Pachinian, choisit le pragmatisme. Dans un monde marqué par des transformations géopolitiques et économiques majeures, l’UE doit rester pleinement engagée dans le Caucase du Sud. L’indifférence serait une grave erreur — et pour la Bulgarie comme pour la région de la mer Noire, elle pourrait devenir un générateur de risques.